lundi 26 mai 2014

Rions un peu

"Il y a bien longtemps déjà que je voulais leur dédier un poème. A qui? Ne cherchez pas: aux rires en boîte. Comme le spectacle marque le pas, en ce moment, alors j'y vais de mes couplets.

La télévision a imité Maldoror: voulant rire, comme tout le monde, elle a pris un canif et s'est fendu les chairs aux endroits où se réunissent les lèvres. Son rire préemballé de tête de mort m'obsède. Je trouve qu'on ne l'entend pas encore assez. Il faudrait en festonner toutes les émissions sans exception.

Qui rit? Personne. On ne sait pas. Ça rit, voilà tout. On rit. Pas vous en particulier: on. Le rire, pour la première fois, est asséné au rieur virtuel avec la violence du fait accompli. On l'entend voltiger, ondoyer autour des comédiens, on se dit qu'il est censé sortir d'une multitude de gosiers, mais personne n'a jamais vu ceux-ci, ils se tiennent en un lieu non situable, une sorte de "creux" dans l'image, une espèce de fosse d'orchestre dont l'incontestable et crépitante inexistence devrait faire peur aux gens plutôt que de les entraîner à rire à leur tour.

Et pourtant ça marche puisque ça continue. La machine ne fait même pas confiance au public pour s'esclaffer quand il le faut. Elle préfère s'en charger. La télé, on y vit, on y aime, on y divorce, on s'y remarie; on s'y raccomode avec son conjoint; on y devient millionnaire; on y apprend l'histoire, la géographie, le progrès des sciences; on y fait ses courses (télé-achat); on y pratique l'aveu (que la télénovlangue appelle "transparence"); on y baisera, c'est sûr, et ce jour-là toute autre forme d'étreinte sera comme si elle n'était pas, et surtout comme si elle n'avait jamais été. Mais le plus beau quand même, le plus fantastique encore, c'est qu'on y rit à votre place.

Qui rit? Mystère. Pour la première fois dans l'histoire des spectacles, et sans que cela paraisse étonner vraiment les spectateurs, devenus de purs figurants du rire qu'ils n'émettent plus, ou qu'ils émettent subsidiairement, le rire vient de l'intérieur de ce qu'on leur montre, et de telle façon qu'il n'est nulle part localisable. D'où montent ces glousseries effrayantes de spectres, ces fantômes de rire, cet esclaffement subliminal, ces rires extra-terrestres, ces rires sans corps, c'est-à-dire sans cause, ces rires incrustés qui se veulent contagieux? D'où partent ces bordées de rigolades innombrables et ces hoquets, ces rates qui se dilatent sans qu'on en voie l'ombre, ces spasmes unanimes? De quelle fissure dans la boîte télévisuelle suinte cette convulsion spirite venue imposer on ne sait quelle connivence avec les terriens?

"Je me presse de rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer", comme s'écriait Beaumarchais, mais c'était dans Le Barbier, en un temps de liberté et de frivolité incommensurables. Le rire que j'évoque est non seulement un rire en deuil du risible, mais aussi des rieurs. Un rire qui fait le boulot à leur place; un rire qui prend en main le destin du risible; un rire qui vient après la réponse "non" à la question essentielle de la fin du siècle, la question des questions et qui résume notre époque dans toutes ses dimensions: "Peut-on rire de tout?"

Moins il y aura de risible autorisé, et plus il faudra imposer du rire artificiel (comme l'intelligence du même métal). Le vrai problème d'aujourd'hui étant d'arriver à ne pas rire, justement, de tout, la bonne solution ne se trouve-t-elle pas dans ces rires enregistrés qui vous indiquent les moments où vous pouvez vous gondoler avec les loups?

Mais ce qui m'étonne le plus, c'est qu'on n'ait pas encore inventé l'inverse, l'antagonisme du rire en boîte: les huées ou les sifflets préemballés; les cris de haine en bocal; le tollé artificiel; la clameur incrustée de la meute vociférante au bord du lynchage.

Tant qu'on ne sera pas allé jusque-là, le théâtre de la nouvelle comédie inhumaine ne sera pas complet."

Philippe Muray, Exorcismes spirituels tome 2 (1992)


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